Barrage de Guri : en 1965, 8 500 km² de forêt ont été noyés sous les eaux — soixante ans plus tard, ce bois intact vaudrait 3 milliards de dollars

Sous la surface du réservoir de Guri, au Venezuela, se trouve un paysage disparu. Des troncs, des souches et des arbres entiers reposeraient encore dans les profondeurs, privés d’oxygène et de lumière depuis plusieurs décennies. Leur valeur théorique attire les convoitises, mais la réalité est bien plus complexe qu’un simple trésor de bois englouti.

Pourquoi cette forêt noyée fascine autant

Le barrage de Guri, officiellement lié à la centrale hydroélectrique Simón Bolívar, est installé sur le fleuve Caroní, dans l’État de Bolívar. Il alimente le vaste réservoir de Guri, l’un des plus grands lacs artificiels au monde en superficie.

Sa construction a profondément transformé le territoire à partir des années 1960. La mise en eau a englouti des milliers de kilomètres carrés de paysages forestiers, de vallées et de zones habitées. Les estimations de la surface du réservoir varient selon le niveau de l’eau, mais il couvre généralement plusieurs milliers de kilomètres carrés.

Dans l’imaginaire collectif, cette forêt submergée évoque une immense réserve de matière première restée intacte. Contrairement à un arbre laissé au sol, le bois immergé peut se dégrader plus lentement lorsque les conditions limitent l’action de l’oxygène, des champignons et des insectes.

Cette idée est séduisante. Pourtant, entre une forêt visible sous l’eau et un stock réellement exploitable, il existe un écart considérable. La valeur dépend du volume récupérable, de l’essence des arbres, de leur état réel et surtout du coût de leur extraction. C’est précisément là que l’histoire de Guri devient plus nuancée.

Le chiffre de 3 milliards de dollars désigne un potentiel, pas un trésor prêt à vendre

Le chiffre de 3 milliards de dollars doit être compris comme une valorisation potentielle souvent associée au bois submergé, et non comme la valeur certaine d’un stock immédiatement commercialisable. Pour atteindre une telle somme, il faudrait pouvoir localiser, couper, remonter, trier, sécher et vendre une part importante des arbres noyés.

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Le matériau concerné est souvent appelé bois submergé ou bois récupéré sous l’eau. Selon l’essence, la profondeur et les conditions du fond, ce bois peut conserver une structure utilisable. Certaines pièces peuvent même présenter un intérêt décoratif après sciage et séchage, avec des teintes et des veinages marqués par le temps.

Mais l’eau ne garantit pas une conservation parfaite. Des bactéries, des micro-organismes et des mouvements de sédiments peuvent altérer les fibres. Les troncs peuvent aussi être fissurés, enfouis dans la vase ou difficiles à identifier. Un arbre qui paraît entier sur un sonar n’offre pas forcément des planches de qualité.

La valeur varie aussi énormément selon les essences. Un bois dense et durable, recherché en ébénisterie ou en menuiserie, n’a pas le même prix qu’un bois tendre destiné à des usages industriels. Sans inventaire détaillé, il est donc impossible d’affirmer qu’une somme précise correspond au bois réellement récupérable.

L’intérêt de Guri réside dans l’ampleur possible de cette ressource immergée. Cependant, cette richesse ne peut être évaluée sérieusement qu’après une opération technique longue, coûteuse et encadrée. Avant d’imaginer les bénéfices, il faut comprendre comment un tel bois pourrait sortir de l’eau.

Comment récupérer du bois dans un réservoir comme celui de Guri

L’exploitation de bois submergé ne consiste pas à envoyer des plongeurs couper des arbres au hasard. Dans un immense réservoir hydroélectrique, les courants, la profondeur, les variations du niveau de l’eau et la présence d’infrastructures imposent une préparation rigoureuse.

Une opération réaliste suivrait généralement plusieurs étapes.

  1. Cartographier le fond avec un sonar à balayage latéral, un échosondeur ou des relevés bathymétriques. L’objectif est de repérer les concentrations de troncs, les obstacles et les zones sensibles.
  2. Identifier les essences et l’état du bois grâce à des prélèvements. Des échantillons sont remontés, examinés et sciés afin d’évaluer leur densité, leur humidité, leurs fissures et leur potentiel commercial.
  3. Définir des zones d’extraction qui ne perturbent ni la production hydroélectrique, ni les prises d’eau, ni la navigation. Les arbres proches des ouvrages techniques doivent être traités avec une prudence particulière.
  4. Couper ou dégager les troncs au moyen d’équipements adaptés. Des scies sous-marines, des câbles de levage, des barges et parfois des ballons de relevage peuvent être utilisés selon la profondeur.
  5. Remonter et trier immédiatement le bois sur une plateforme flottante ou sur la rive. Les pièces fendues, pourries ou trop courtes sont séparées des grumes utilisables.
  6. Sécher le matériau progressivement. Un séchage trop brutal peut provoquer des déformations et des gerces. Le bois doit être débité, empilé avec des tasseaux, puis séché à l’air ou en séchoir selon sa destination.
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Le processus demande donc des navires, du personnel formé, des études environnementales et des installations de transformation. Le prix de vente final doit absorber chacun de ces coûts. Reste alors à savoir quels débouchés peuvent justifier un investissement aussi lourd.

Ébénisterie, construction et carbone : les débouchés possibles

Le bois récupéré dans un lac artificiel n’a pas une seule destination. Les plus belles pièces peuvent intéresser l’ébénisterie, la fabrication de mobilier, les placages décoratifs, les escaliers ou certains revêtements intérieurs. Dans ces usages, l’histoire du matériau compte presque autant que ses propriétés physiques.

Les volumes moins prestigieux pourraient être orientés vers des usages plus ordinaires, à condition de répondre aux normes nécessaires. Cela peut inclure les panneaux, le bois d’aménagement, les palettes ou certaines applications de menuiserie. Une analyse de la résistance mécanique reste indispensable avant tout emploi structurel.

Type de bois récupéréUsage envisageableVérification nécessaire
Grume longue et peu fissuréeSciage, menuiserie, mobilierEssence, humidité, stabilité
Bois à veinage remarquableÉbénisterie, placage, objets décoratifsQualité visuelle et séchage
Pièces courtes ou irrégulièresPanneaux, petits aménagementsPrésence de défauts et rendement
Bois dégradé ou vaseuxValorisation limitée ou rejetÉtat sanitaire et coût de traitement

L’argument environnemental est également central. Utiliser du bois déjà submergé peut, en théorie, réduire la pression sur des forêts terrestres si l’exploitation évite d’ouvrir de nouvelles zones de coupe. Mais cette idée ne dispense pas d’une évaluation complète des impacts liés aux engins, au carburant, aux berges et aux écosystèmes aquatiques.

Le projet devrait aussi tenir compte du contexte vénézuélien, de la gouvernance du barrage et des droits des communautés concernées. Une ressource naturelle n’est durable que si son exploitation est transparente, sécurisée et contrôlée. C’est pourquoi plusieurs obstacles ne doivent pas être minimisés.

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Les difficultés que le récit du « bois intact » oublie souvent

Le premier piège consiste à imaginer une forêt restée parfaitement figée. Immergé ne veut pas dire intact. Certains troncs seront exploitables, d’autres auront perdu leur valeur commerciale ou seront trop difficiles à récupérer.

Le deuxième obstacle est économique. Une grume noyée doit être repérée, coupée, remontée, transportée, nettoyée et séchée. Si son prix de vente ne dépasse pas largement ces dépenses, l’opération ne devient pas rentable, même avec un volume très important.

Enfin, le réservoir de Guri est avant tout une infrastructure énergétique majeure. Toute intervention doit préserver la sécurité des barrages, des turbines, des prises d’eau et des activités locales. Le bois submergé peut représenter une opportunité, mais il ne peut pas être traité comme une simple réserve forestière terrestre.

Le cas de Guri rappelle surtout qu’une ressource cachée n’acquiert une valeur réelle qu’une fois mesurée, accessible et exploitée avec précaution. Avant de chiffrer ce patrimoine englouti, il faudrait donc commencer par en établir un inventaire fiable, arbre après arbre.

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Clémentine B.
Clémentine B. Passionnée de saveurs et d'histoires culinaires, Clémentine B. explore pour vous les trésors de la cuisine française et internationale, avec un goût prononcé pour les recettes traditionnelles revisitées.